domingo, 15 de janeiro de 2012

Entretien avec Paul Virilio: En attendant la bombe informatique par Serge Raffy


Théoricien des nouvelles technologies et de la vitesse, Paul Virilio appuie sur la pédale de frein.



Durant la seconde guerre d’Irak, vous avez brandi le concept d’infowar comme une technique nouvelle de manipulation. La censure militaire n’a-t-elle pas toujours existé? Durant la guerre de 14-18, la propagande de l’armée était omniprésente. Même chose pour la Seconde Guerre mondiale...


Oui, c’est vrai, mais ce qui a changé, c’est le rapport que l’on a aujourd’hui au temps, donc aux circuits de l’information. Prenons un exemple : durant la guerre de 14-18, il s’agissait de défendre le moral des troupes et de la population, quoi qu’il arrive, quitte à mentir sur les victoires ou les défaites.

Mais le principal enjeu était alors sur le terrain, le champ de bataille concret, avec les masses de soldats, les tranchées, les lignes de démarcation. Nous étions dans une géométrie simple. Aujourd’hui, l’information est devenue le lieu de la guerre. Elle est une arme de communication massive, si l’on peut dire. Ce n’est pas un hasard si les grands industriels de l’armement, en France, Dassault ou Lagardère, mais aussi ceux d’autres pays, sont propriétaires de grands groupes de presse.



Mais les armes militaires de destruction ne sont pas des entités virtuelles. Ce sont des menaces concrètes. Elles demeurent et restent terrifiantes...

Je n’ai pas dit le contraire. Les armes de destruction massive n’ont jamais été aussi développées, qu’elles soient atomiques, chimiques, bactériologiques, mais la nouveauté vient de l’expansion des réseaux électroniques encadrant tout le système militaire et informationnel.

Nous sommes à l’ère de la guerre cybernétique. Nous aurons bientôt une nouvelle forme de terrorisme: la bombe informatique. Des « Docteur Folamour » trouveront des virus de plus en plus puissants, dévastateurs, qui viendront contaminer les ordinateurs de la NASA, du Pentagone, des réseaux Internet, des programmes informatiques des gouvernements ou des empires de la communication, des journaux en ligne, etc.

C’est là que se situe l’infowar. Les nouvelles batailles vont avoir lieu dans la fibre optique, dans tous les circuits électroniques, qui vont plus vite que la lumière. Or, à cette vitesse, notre œil ne voit plus rien. Il y a donc danger...


On revient à votre théorie fondatrice, si je puis dire, celle de la vitesse. Au fond, selon vous, le monde est déterminé par la technologie, et non par la lutte des classes, les guerres de religion ou la théorie des Lumières, celle du progrès. Vous êtes finalement assez proche des thèses de Michel Houellebecq.



Je n’ai jamais lu Houellebecq, mais je connais un peu les idées qu’il développe dans «Les particules élémentaires». Selon lui, le monde est régi par deux forces : le scientisme et l’hédonisme. Je ne suis pas loin de partager cette idée, mais sous une autre perspective.

Ce que Jean-Claude Guillebaud appelle la tyrannie du plaisir, c’est-à-dire la satisfaction immédiate de nos désirs, fonctionne sur une immense supercherie: celle de l’émotion. Ce mot que les gens de télévision emploient à tout bout de champ est un SOS désespéré. Il nous dit que, dans le monde virtuel globalisé qu’on nous propose, nous nous déshumanisons de plus en plus.

Plus le monde se «déréalise», plus nous devenons des êtres virtuels, globalisés, de moins en moins singuliers, donc de plus en plus en proie au doute. L’émotion est tout ce qu’il nous reste. Elle agit sur nous comme une décharge électrique pour nous donner la sensation de vivre.

La télé-réalité est une caricature de ce phénomène, sa phase vulgaire, au sens étymologique.

Les célébrités et les anonymes qui viennent tenter d’«exister» sur l’écran ne cachent pas leur angoisse. Ils révèlent que le réel leur échappe de plus en plus et que nous sommes en train de modifier la perception que nous avons du monde. C’est un phénomène radical qui agit sur nos comportements politiques.



La dictature de l’émotion envahit aussi la sphère politique. Nos représentants semblent de plus en plus enfermés dans des stratégies de communication où la forme l’emporte sur le fond. Est-ce une dérive lourde de dangers?

Regardez le phénomène Ségolène Royal. Plus elle entretient le mystère sur ses options politiques, plus sa cote monte. Elle fonctionne, pour le moment, comme une icône, une image de télévision séduisante, mais en creux.

Elle n’est donc que dans le registre de l’émotion et les gens l’adoptent pour cette raison. Nous sommes soumis à des stimuli de moins en moins politisés et de plus en plus intimes. Je ne suis pas sûr que cela ait grand-chose à voir avec la démocratie. Madame Royal rassure pour des raisons qui ne sont pas politiques.



Il faudrait étudier le phénomène de près, mais je ne serais pas surpris si l’incarnation du symbole de la femme-mère y était pour quelque chose. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle révèle de nouveaux comportements. Faut-il s’en réjouir? Je ne crois pas.

Les médias ont créé un rapport direct entre le politique et les citoyens qui, d’une manière insidieuse, voire perverse, s’apparente à une nouvelle forme de fascisme. La grande coupable de cette dérive est justement la vitesse. Là encore, le fait que celui qui gère le mieux l’instinct des lecteurs soit Jean-Marie Le Pen est un signe. L’instinct, c’est l’instant...



En d’autres termes, il suffirait de ralentir pour retrouver un peu de lucidité, donc de libre arbitre? Il suffit de freiner?

Bien sûr. Regardez. Aujourd’hui, on s’extasie sur une émission d’Arte, «Le Dessous des Cartes»,

qui fait de la géopolitique comme à l’école, sans images choc, sans sensationnalisme, avec simplement l’idée de comprendre. Ce genre d’émission est d’une rareté exceptionnelle, voire une incongruité ou un anachronisme. Que s’y passe-t-il? On s’arrête sur un sujet, un pays, on donne des fiches d’expertise et ensuite on cherche à comprendre.

C’est d’une banalité incroyable, et pourtant ce type de pratique apparaît comme une nouveauté. Alors, oui, il faut ralentir l’allure. Il faut s’opposer à la dictature de l’immédiateté. En ce qui me concerne, j’ai commencé la décontamination. Je n’ai plus ni télévision, ni fax, ni ordinateur, ni Internet. Il ne me reste que le téléphone. Il faut réduire son encerclement médiatique.


Comment les journalistes peuvent-ils s’y prendre? Ce que vous proposez est à l’opposé de l’univers dans lequel nous sommes entrés. Internet est le symbole du triomphe de la vitesse. C’est irréversible. C’est un lieu de toutes les dérives mais aussi un formidable outil d’enrichissement culturel, scientifique. On ne peut pas revenir à Gutenberg, même si nous en avons la nostalgie.



Non, mais on peut essayer de mieux maîtriser cette économie de l’immédiateté. Pour la maîtriser, il faut d’abord oser la regarder en face, ne plus faire l’autruche en glorifiant la toute-puissance de la technologie.

Le paradoxe, c’est qu’avec des outils ultramodernes nous fabriquons de la régression. La «communauté d’émotion» que ces outils ont engendrée s’apparente aux cultes sectaires et à leurs phénomènes hallucinatoires.

Derrière cette soudaine dictature des sensations médiatiques, dont les attentats terroristes et les grandes catastrophes telles que le tsunami dans l’océan Indien, se profile le danger d’un tout nouveau totalitarisme, la possibilité inouïe d’un communisme des affects.

Ce n’est pas très original de dire que la télévision provoque un effet hypnotique sur les sujets qui la regardent, j’utilise le mot «sujet» à dessein. Elle hystérise, met en situation de soumission, de demi-sommeil. Pour nous sortir de cette somnolence, de cette apathie, il faut des stimuli de plus en plus violents. Ben Laden est l’enfant de cette histoire.



Avec une poignée de partisans, une bonne connaissance des réseaux Internet, des circuits informatiques bancaires et quelques kamikazes, il parvient à terroriser la planète. Dans le même registre, il y a les films américains ou japonais, toujours plus violents, ou la pornographie, de plus en plus trash. Tous ces genres ont la même finalité : provoquer le réveil des «comateux», augmenter les doses d’adrénaline pour ne pas réduire la force de travail des «sujets sous hypnose».

C’est ce qui s’est passé pour les émeutes des banlieues de novembre 2005. La violence incroyable qui surgissait d’un univers où fleurissent la précarité, mais aussi les antennes paraboliques, ont surpris les beaux quartiers. Comment une civilisation aussi avancée, qui fait entrer le monde dans son salon, peut-elle générer un tel maelström et une telle hystérie collective?

Tout simplement parce que la génération des joueurs de game boy et de spectateurs de télé-réalité a besoin de stimuli hyper violents pour s’exprimer. C’est une donnée quasi mécanique. Mais il arrivera un jour où les stimuli n’agiront plus.


« Derrière cette soudaine dictature des sensations médiatiques, dont les attentats terroristes et les grandes catastrophes, se profile le danger d’un tout nouveau totalitarisme, la possibilité inouïe d’un communisme des affects. »


Alors, que se passera-t-il?

La violence s’exprimera autrement. Il y aura des conflits locaux, sur le mode de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie.

En Europe? Vous croyez vraiment que notre vieux continent n’a pas les moyens d’absorber ce genre de phénomène?



L’Europe a connu une des guerres les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité, il y a soixante ans. C’était hier. Il ne faut pas croire que l’Occident est à l’abri de la violence, au contraire, et pas seulement à cause du terrorisme. Les Etats-Unis de Bill Clinton, puis de George Bush, ont inventé le concept de guerre préventive.

Grossière erreur. Ils sont passés d’une logique politique et stratégique à une logique policière du maintien de la paix. L’ennemi, désormais, est un délinquant. C’est le sens des formules des gens de la Maison Blanche quand ils parlent d’Etats-voyous ou défaillants, peuplés de terroristes, de gangs métropolitains ou exotiques.

A terme, avec la doctrine de la guerre préventive, la paix internationale est appelée à disparaître tout à fait, et avec elle la vieille logique stratégique de la puissance politique, au profit d’un chaos utilisé à leur avantage par les groupes terroristes, les mafias et autres syndicats du crime. La guerre préventive est le signe d’une immense faiblesse, d’une peur réflexe.

La situation en Irak est symptomatique de cette faiblesse. Les puissances militaires classiques ne fonctionnent plus comme une marque de suprématie, parce que, comme je vous l’ai dit au début de cet entretien, les vrais combats sont ailleurs, dans le cybermonde.

La guerre préventive telle que la conçoivent les conseillers de George Bush n’est-elle pas un leurre, une manière de masquer l’obsession du contrôle de la seule chose qui compte pour perpétuer l’american way of life : le pétrole? N’est-ce pas un peu naïf de réduire l’activité de la superpuissance américaine au rôle de gendarme de la planète? Le maintien de l’ordre n’est qu’un aspect logistique dans cette affaire.

Le pétrole, c’est de l’énergie qui maintient le niveau de vie des Américains, sans aucun doute, mais c’est aussi ce qui nourrit le cybermonde, celui des circuits électroniques, des drones, des satellites, des missiles intercontinentaux, de tout ce qui constitue l’appareil militaire ultrasophistiqué de l’US Army comme instrument de domination. Je n’y mets aucun jugement moral ni politique ; je ne fais que constater une réalité.


A vous entendre, on pourrait croire que nous nous dirigeons tout droit vers un univers à la Mad Max, où les terriens seraient constitués en tribus, en guerre pour leur consommation en énergie.



Mais ce n’est pas le futur. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Regardez les Chinois, ils courent le monde à la recherche de puits de pétrole pour poursuivre leur développement. Nous-mêmes, en Europe, nous savons que d’immenses problèmes sont devant nous si nous ne contrôlons pas mieux notre approvisionnement en énergie. Le message que je tente de faire passer est que si nous persistons à rester aveugles face à tous ces défis, nous allons tout droit vers le chaos... Ce que je tente de dire, c’est qu’il faut en finir avec le mythe des Lumières, croire que le progrès conduit au bonheur, à l’égalité et à la fraternité. Le progrès peut devenir une machine folle.

On vous a sans doute déjà traité d’oiseau de malheur, de prophète de l’apocalypse. Comment réagissez-vous dans ces cas-là?

On en a connu quelques-uns après Isaïe, ou surtout Jérémie. Il s’agit de Karl Kraus ou encore de Kafka. Il faudrait les relire avant de me coller l’étiquette de Cassandre. Kafka est terriblement d’actualité. Ne trouvez-vous pas que le procès d’Outreau, ou plus exactement la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire, télévisée en direct durant des jours par plusieurs chaînes, était terriblement kafkaïenne? C’était singulier : pour la première fois, la télévision jugeait la justice. C’est un moment cathartique de l’histoire des médias, un moment politique aussi, car nous étions dans la phase la plus avancée de ce que j’ai tenté de vous expliquer auparavant : celle de la dictature de l’émotion, de la média-dépendance, qui n’a plus rien à voir avec la démocratie représentative, ni même d’opinion. Quels que soient les erreurs et les errements des magistrats, ce direct avec le petit juge Burgaud est le signe qu’on a basculé dans un nouveau monde.

Les députés n’ont pourtant fait que leur travail. Que des magistrats soient entendus par les représentants de la nation n’a rien de choquant. Où est le problème?

Dans la dictature de l’immédiateté et le tout-images en flux constant. L’objectif immédiat était de calmer l’opinion publique française, lui donner un nouveau coupable, comme dans les jeux du cirque. Mais au fond, que reste-t-il de cette cérémonie sidérante, au sens de la sidération? L’image d’un juge post-pubère effrayé par la meute, un lynchage soft, certes, mais un lynchage... Nous avançons tout doucement vers la barbarie, sans nous en apercevoir...



Paul Virilio, né en 1932, est spécialiste des questions stratégiques concernant les nouvelles technologies et professeur à l’Ecole Spéciale d’Architecture.

Serge Raffy est écrivain, journaliste au Nouvel Observateur.

La Revue-Médias, n°9

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